Mourir pour Sébastopol ?
La Russie sans l’Ukraine, pour certains russes c’est la France sans l’Alsace-Moselle, voire l’Allemagne sans la Prusse orientale. Cette relation d’amour et de haine entre les deux grands frères slaves serait trop longue à raconter mais si on n’examine la
période récente depuis la fin de la première guerre mondiale, il y a toujours eu, de la part du "grand frère" russe, une certaine condescendance à l’égard des Ukrainiens. Il ne faut jamais oublier qu’une partie des Ukrainiens a résisté à la "soviétisation" jusque dans les années 30. Pendant la guerre, le mouvement nationaliste ukrainien a cru à l’indépendance sous "protectorat" allemand, comme la Slovaquie. Ils ont déchanté quelques années plus tard. Mais il s’est trouvé des Ukrainiens pour collaborer avec les allemands jusqu’à la fin de la guerre, dans les unités combattantes ou comme troupes supplétives. Comme, parallèlement, les partisans ukrainiens ont écrit les plus belles pages de la résistance au nazisme entre 1941 et 1944. Après la guerre, des bandes de nationalistes Ukrainiens ont continué une guérilla jusqu’au milieu des années 50.
Le "don" de la Crimée à l’Ukraine, en 1954, par Khroutchev a été vécu comme une réparation aux maux du stalinisme à l’égard du peuple Ukrainien. Les russes ne l’ont jamais admis. Sébastopol comme Saint Petersbourg ont une importance stratégique telle, que lors de l’indépendance de 1991, le port militaire de Sébastopol a obtenu un statut spécial. Ce moment a certainement été le plus mal vécu de la dislocation de l’Union Soviétique tant la Russie et l’Ukraine sont intimement liées. Plusieurs dizaines de millions d’Ukrainiens ont gardé leur nationalité tout en étant citoyens russes puisqu'ils étaient Soviétiques… De même, des millions de russophones et de Russes vivent en Ukraine, en particulier, à l’est du pays. Il n'est pas une famille russe qui n’ait un parent ou un ami Ukrainien et réciproquement. L’Ukraine, depuis 20 ans, hésite entre deux alliances. L’intransigeance de part et d’autres de
l’Union européenne et de la Russie sur l’exclusivité ou le privilège de la relation, cache une guerre économique entre l’oligarchie pro russe et l’oligarchie pro occidentale. La crise sociale couve depuis longtemps en Ukraine. L'état de l’économie russe n’est pas des plus florissant non plus. Comme à chaque fois que couve un grave conflit social, des forces nationalistes détournent la légitime colère des Ukrainiens contre le régime corrompu de Ianoukovitch. C’est pour les mêmes raisons que Ioulia Timochenko avait perdu les dernières élections. Comme il est scandaleux que la Russie retrouve le ton de Nicolas 2, il est scandaleux que l’UE et les médias ne fassent que peu de référence aux agressions anti communistes et anti russes dans la partie occidentale de l’Ukraine. La reconnaissance de la langue russe comme langue régionale et les garanties attachées aux minorités résidant en Ukraine ont été rayées d’un trait de plume par le parlement Ukrainien dimanche matin dernier. Il n’y a donc pas d’un côté des pro occidentaux vierges de tous reproches (alors que des ultra nationalistes font pression sur le parlement quotidiennement pour qu’il adopte des mesures xénophobes) et de l’autre des pro russes uniquement intéressés par l’annexion de la Crimée voire plus… Depuis des mois, sentant le conflit poindre, les communistes Ukrainiens ont fait signer 3 millions de pétitions sur la nécessité d’être consultés par référendum sur l’avenir de l’Ukraine. Ce n’est pas ce qui a été choisi. Désormais le poker menteur russe s’est mis en place faisant souffler le chaud et le froid comme en Géorgie en 2008. Son espace eurasien sans l’Ukraine est bancal. De plus, l’Ukraine est un client important pour les exportations russes, en particulier de matières premières. Les Etats-Unis et l’Union Européenne ont "besoin" de ce conflit pour des raisons internes mais aussi géostratégiques. Les Etats Unis ont été à la remorque de la Russie
sur le conflit syrien. L’Union Européenne a trouvé un peuple en Europe qui semble frapper à sa porte. Bonne nouvelle à quelques mois des élections européennes qui s’annoncent calamiteuses au plan de la participation. Voilà pourquoi, pour paraphraser quelqu’un "on croit mourir pour Sébastopol et on meurt pour des oligarchies".
Cordialement: Gilles Garnier