Compte rendu de la journée du 22 octobre par Isabelle Lopez rédactrice au service communication du Conseil général.
L’occasion d’aborder des questions sensibles, voire taboues pour le grand public mais essentielles pour ceux qui sont sur le terrain et notamment le milieu associatif très présent dans l’auditoire. Une journée d’échange et de réflexion réalisée en partenariat avec la Mairie de Paris et le Forum français pour la sécurité urbaine.
267 tonnes de cannabis consommées aux Etats-Unis en 1998 contre 63 en Europe. Dix ans plus tard, la tendance s’inverse. La consommation baisse de façon flagrante aux Etats-Unis avec 165 tonnes, tandis qu’en Europe elle explose sur la même période avec 124 tonnes. Le monde change et pas seulement du point de vue de la consommation. De nouvelles routes de la drogue apparaissent. Elles passent par l’Afrique de l’Ouest, où dès 2000 on enregistre des saisies de cocaïne. En 2007, la Guinée Bissau, le Ghana, le Sénégal servent désormais de plaque tournante en provenance de Colombie et du Venezuela et en partance pour l’Europe.
De la difficulté d’agir sur la production
Côté production, par contre on enregistre l’échec de la banque mondiale vis-à-vis des producteurs de pavot afghans. La proposition de cultures alternatives (pour notamment l’industrie du parfum) culminant à des prix 5 à 7 fois moins élevés que celles de l’opium n’a pas séduit les producteurs. Nacer Lalam, économiste à l’Institut national des hautes études de la sécurité et de la justice (INHESJ) sort ses chiffres implacables : 80% de l’opium mondial est produit en Afghanistan et un hectare rapporte à son propriétaire 3 600 $ pour l’opium et 3 900 $ pour le cannabis.
Autre pays producteur où il est difficile d’agir : le Maroc. L’émiettement des zones de culture rend complexe leur détection. Autre tendance présentée par l’économiste : le développement de la culture indoor en Europe à des quantités industrielles. En Angleterre, on parle de cannabis factory. Cette culture hors sol permet à la fois de raccourcir la filière et de produire plusieurs fois dans l’année : un handicap supplémentaire pour agir sur les producteurs.
Trafics : disparité des profits
L’économiste remet en question le chiffre d’affaire du trafic de drogue pour permettre le débat : « On parle souvent de 500 milliards de dollars de CA pour le trafic de drogue. En fait, le FMI estime l’économie parallèle non-enregistrée de 2 à 5% de l’économie totale, ce qui fait 200 à 300 milliards de $ de chiffre d’affaire par an. Ce qui est très différent. Il faut voir ce chiffre de 500 milliards comme un signal médiatique. » Un chiffre gonflé pour éveiller les consciences selon lui.
Pour déconstruire le mythe du dealer qui fait fortune, Christian Ben Lakhdar économiste à l’Université catholique de Lille a travaillé à partir d’un modèle mathématique pour estimer les revenus à tous les échelons du trafic de drogue. Si on considère le chiffre d’affaire du cannabis (estimé en France entre 800 et 900 millions d’euros par an) 1 000 individus touchent 400 000€ par an, 10 000 gagnent 56 000€, et 100 000 à 130 000 dealers de rue 7 000€ par an. « Le business de détail apparaît comme un revenu annexe, les Américains qui vendent du crack ont un autre boulot » rappelle Christian Ben Lakhdar : « Aux Etats-Unis, il faut savoir qu’un dealer de rue gagne entre 2,10 $ et 7 $ de l’heure. »
L’économiste parle d’économie de subsistance, de la débrouille où il n’y a pas d’enrichissement. « Le business de rue » apparaît comme un revenu complémentaire. Pascale Jamoulle, anthropologue à l’Université de Mons (Belgique) en menant un travail à Paris et en Seine-Saint-Denis de mars 2011 à janvier 2012 est arrivée aux mêmes conclusions : « En bas de l’échelle il existe une très forte flexibilité de la main d’œuvre. Gros horaire de travail, gain minimum, autour de 4 à 5 € de l’heure. A l’échelle d’une vie ça rapporte très peu d’entrer dans la vente de détail. On a voulu comprendre la logique d’enkystement dans le business, le sens de cet engagement. »
Aux côtés de Pierre Roche, sociologue au Centre d’études et de recherches sur les qualifications (CEREQ), cette anthropologue a, lors de cette recherche-intervention, proposé des pistes novatrices de travail. L’objectif, aider la prévention à jouer son rôle pour réduire les dommages liés aux trafics de drogue et limiter leur emprise sur une fraction de la jeunesse. (voir la synthèse de leur rapport en téléchargement ci-dessous). Pour Jean-Marie Le Guen, adjoint au maire de Paris chargé de la santé publique et des relations avec l’AP-HP, « Nous sommes devant un des grands enjeux d’organisation de la société. Il est tant que le Grand Paris des politiques sociales se mettent en œuvre. »

Les parents, les habitants se demandent s’ils doivent continuer à dire bonjour aux parents dont les enfants sont dealers. Ils se demandent ce qu’ils doivent faire si ce sont des copains de leurs enfants qui sont dans les trafics. « Sur le terrain, on constate que la capacité des pouvoirs publics à répondre à ces questions est vraiment altérée. Pourtant si on n’avait pas eu l’aval de nos institutions ce travail n’aurait pas été possible » explique Anne-Marie Tagawa. Du côté de l’institution justement, on se remet en question. Mylène Frappas, responsable Mission sida-toxicomanie, prévention des conduites à risques à la Ville de Marseille s’explique : « La démarche nous a appris beaucoup de choses. Notamment la capacité de repositionnement pour être plus efficace sur ces questions. »
Tous les deux mois, le groupe de travail se rencontre. Cela permet un réajustement des actions, d’avoir la position des institutions avec un engagement financier. Mais le dispositif ne prévoit pas de bilan final. « Les groupes de travail ont permis à des acteurs différents d’avoir d’autres grilles de lecture que les discours redondants sur les quartiers de Marseille. Désormais il faut qu’on arrive à faire des restitutions collectives sur des micro-quartiers et à avoir une parole commune face à la presse » estime Mylène Frappas qui ajoute « Pour moi, le rôle du politique se construit en lien avec les acteurs. D’où l’importance de la visibilité de ce travail avec l’organisation de débat. Mais notre travail n’assainit pas pour autant les relations entre élus et habitants ».
Pierre Roche, sociologue au CEREQ constate la persévérance et l’obstination de cette poignée de travailleurs de première ligne au début des années 2000 dans ces quartiers Nord de Marseille. Il parle de parti-pris éthique : « Il y a tant et tant de manières de ne pas voir ce qui se passe. » Et de citer l’éthique de la fidélité en référence au philosophe Alain Badioux. Une fidélité à l’ordonnance de 1945 qui rend possible l’intervention dans le temps. Depuis les années 2000, en effet trois groupes de travail transversaux se sont succédé.
Isabelle Lopez